Vers quel type de militaire notre façon de faire la guerre nous conduit-elle ?

Un de mes étudiants a rédigé récemment un mémoire sur les liens entre notre culture guerrière occidentale et la guerre réseau-centrée (network-centric warfare en anglais, NCW). Sujet intéressant. Il y évoque entre autres un thème largement discuté il y a une dizaine d’années : la remise en cause de l’ethos du guerrier pour les pilotes de drones. De nombreux articles et rapports ont été écrits à l’époque sur la disparition ou non de la valeur courage pour ces pilotes. Ces derniers, en général, défendent leur ethos : oui, ils font preuve de courage, c’est juste que ce n’est plus le même qu’avant.

Mmmh… Que veulent-ils dire par « pas le même courage » ? Le terme est-il encore approprié pour caractériser la qualité humaine qui est attendue d’eux en mission ?

« Je crois fermement qu’il faut de la bravoure pour piloter un drone, en particulier quand il vous est demandé d’ôter la vie à quelqu’un. Dans certains cas, vous voyez la chose se dérouler en direct et en couleur ». Voici les propos de Luther Turner, un pilote de drone américain, rapporté par le New York Times et cité par mon étudiant. Analysons ces paroles : il faut de la bravoure pour ôter la vie de quelqu’un ? Oui, il faut du courage, et chaque militaire en fait l’expérience en mission opérationnelle. Les policiers aussi, d’ailleurs. Tuer quelqu’un n’est pas si facile que cela en a l’air, ceux qui franchissent le pas témoignent de ce poids qu’ils ressentent en eux la première fois. Il paraît que c’est plus « facile » ensuite. Mais de là à parler de « bravoure », on sent bien que la marche est haute : qu’est-ce qui peut justifier l’emploi de ce terme ?

En général, un militaire fait preuve de courage en opération parce qu’il met sa vie en danger. Et c’est bien la définition même du mot « bravoure » : il faut avoir fait face à un danger, ressenti de la peur. Et là, couic ! Un pilote de drone se met-il en danger, a-t-il des raisons de ressentir de la peur ? A priori, pas vraiment, car il a peu de chances de faire face à des représailles pour ses actes. Continuons à l’écouter : il précise qu’il faut du courage pour voir quelqu’un mourir en direct et en couleurs. Nous y voilà ! Il évoque en termes pudiques sa souffrance émotionnelle. Oui, on peut le croire : cela doit être dur émotionnellement de regarder une personne vivre sa petite vie tranquille dans sa maison ou son jardin, étendre son linge, par exemple, puis se prendre un missile dessus ou voir sa maison exploser à quelques mètres de soi. Le tout en direct et en couleurs, donc avec un réalisme parfait ou presque, et à distance de sécurité. Pourtant, on pourrait objecter que les militaires ôtaient déjà la vie de leurs adversaires en direct et en couleurs : ils y étaient ! Témoins directs sans écran. Pourquoi le fait de passer derrière un écran est-il difficile, alors que justement, l’écran supprime le risque, pas de danger, pas de peur ?

Ce qu’il faut pour supporter la chose, ce n’est pas de la bravoure (où est le danger ? La peur ?), c’est du sang-froid. Qu’est-ce que le sang-froid ? Un état de l’âme lorsqu’elle est calme, lorsqu’elle se maîtrise. Oui, il faut savoir maîtriser ses émotions pour rester calme. En fait, il faut parvenir à développer une indifférence face à cette souffrance d’autrui, et c’est bien ce dont les pilotes de drone font l’expérience. L’impassibilité est définie comme la qualité de celui qui n’est pas susceptible de souffrance : plutôt que de bravoure, c’est d’impassibilité dont il faudrait parler. Voire de froideur, qui est l’état obtenu quand on a a développé cette indifférence. Et on les comprend : il leur est indispensable de ne pas laisser paraître ses souffrances physiques ou ses émotions quand ils remplissent leur mission. Il est manifeste qu’on n’est plus sur une demande de sacrifice, de courage, de bravoure, mais sur le développement de qualités de froideur, d’impassibilité et de sang-froid.

On pourrait presque en conclure qu’à travers le pilotage de drones, on entraîne des militaires à devenir des tueurs de sang-froid.

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