L’efficience dans l’équipement militaire

Ah, l’efficience ! Un mot devenu à la mode au XXIe siècle dans un sens inspiré de l’anglais pour désigner une efficacité obtenue avec un minimum d’efforts. Tout dans notre société a dû devenir efficient, et l’armée n’y a pas échappé. Alors intéressons-nous à la question de savoir si notre armée, dont l’équipement nous coûte si cher, est efficiente.

Pour juger de l’efficience d’une armée, on ne va pas ici recourir à un critère en apparence simple – combien a-t-on mis d’argent pour gagner une guerre – car :

– on ne déclare plus toujours la guerre quand on la mène,

– on peut « gagner » la guerre en causant d’importants effets secondaires, comme en Libye où l’intervention a déstabilisé une vaste région plus au sud,

– les dirigeants politiques peuvent parvenir à masquer un échec, comme en Afghanistan (2003-2021).

L’expérience serait néanmoins intéressante, et peut-être sera-t-elle réalisée ultérieurement.

Aujourd’hui, nous allons nous demander prosaïquement combien nous dépensons pour éliminer un individu adverse.

Je justifie ce choix au motif que les pays occidentaux investissent massivement depuis environ un siècle pour accroître le pouvoir de destruction de leurs armements (la létalité) à l’aide de moyens scientifiques. Plusieurs personnes (le colonel de l’armée américaine Trevor Dupuy est très connu en la matière, vous pouvez lire une synthèse des approches utilisées aux Etats-Unis ici, et le physicien argentin Guillermo Lemarchand s’y est lancé plus récemment (2007)) ont ainsi mesuré la létalité des armements sur plusieurs siècles et ont publié des tableaux montrant l’accroissement de la létalité des armements sur plusieurs siècles [à ce sujet, voir aussi cet article].

La courbe très nettement ascendante de l’indice de létalité révèle la réussite de l’opération financière et techno-scientifique. Dès lors, en tant que citoyen-ne contribuant au pot commun, il paraît normal de s’interroger sur la « rentabilité » de tels choix d’investissement. Est-ce qu’avec autant de puissance létale, nous parvenons à éliminer de nombreux adversaires en deux ou trois coups de cuillère à pot ?

Michel Goya, ancien officier de l’armée de terre française, a rédigé un article paru dans « Politique Etrangère » sur la guerre menée par Israël au Liban en 2006. Intitulée « Dix millions de dollars le milicien. La crise du modèle occidental de guerre limitée de haute technologie », il montre que la mort de chaque milicien a coûté à Israël la modique somme de… dix millions de dollars. Ce ratio laisse songeur : le montant apparaît démesuré, et on se dit qu’investi ailleurs, cet argent aurait certainement été capable de produire une paix plus durable dans la région.

M. Goya met en évidence à travers son étude que le coût élevé des matériels high-tech incite les chefs militaires à la prudence dans leurs manœuvres, et il y voit la raison principale de la faible efficience de ces matériels. Cette analyse laisse dubitative car le calcul refait sur d’autres conflits donne des résultats similaires.

Prenons l’Afghanistan. Le coût de cette guerre menée par l’OTAN, à savoir presque tous les pays les plus puissants militairement de la planète, contre des insurgés « en kalachnikov et en tongues », comme les a décrits un jour un officier avec qui je m’entretenais, avoisine les 900 milliards de dollars, pour prendre un chiffre minimaliste (seulement le coût de la guerre stricto sensu, hors argent mis pour la reconstruction du pays et hors engagements financiers de long terme comme les soins de santé pour les anciens combattants, et hors conséquences secondaires comme la perte de valeur du dollar).

Connaître le nombre de morts de combattants ennemis s’avère compliqué. Le projet Cost of War de l’université Brown retient le chiffre de 301 933, qui est très au-dessus de celui publié par un l’Associated Press en 2021, à savoir 51 191. En prenant le chiffre le plus élevé, nous avons un ratio de 2,98 millions de dollars par taleb tué (17,6 millions en utilisant le chiffre de l’AP). Le chiffre reste particulièrement élevé : une armée très bien entraînée et armée d’une simple fusil serait assurément capable d’obtenir le même résultat que nos armées occidentales hi-tech, avec une bien meilleure efficience. C’est d’ailleurs la conclusion à laquelle on arrive quand on compare les résultats de l’OTAN avec le nombre de militaires et de forces de police afghans tués par les talibans en 2016 : vingt-deux par jour en moyenne, et le chiffre serait monté à entre trente et quarante en 2018.

Pour vous donner une idée grossière, un missile moderne coûte entre 10 et 50 millions de dollars, hors système de lancement. Pour le plaisir du calcul, focalisons-nous un instant sur cet objet – en mettant de côté que les missiles n’ont pas été les seules armées létales utilisées sur ce théâtre. D’après les chiffres de l’AFCENT (armée de l’air américaine), 10 740 missiles ont été largués sur l’Afghanistan entre 2009 et 2012, et 25 338 autres entre 2013 et 2019, soit un total de 44 078 missiles entre 2009 et 2019. Trouver le nombre de taliban tués sur la même période s’avère compliqué, car le projet Cost of War de l’université Brown recense les soldats alliés tués, les civils tués, mais pas les combattants ennemis tués, et ne donne donc pas des chiffres par années. Pour nous faire une idée, prenons arbitrairement la moitié du chiffre de l’université Brown, soit 150 967, puisque la guerre a duré 20 ans et que nous nous interrogeons sur 10 ans : cela nous donne un ratio de 150 967 morts / 44 078 missiles = 3,4 taliban par missile. Pour ceux qui sont curieux, le même calcul réalisé d’après le chiffre de l’AP divisé par deux nous donne 0,6 taleb tué par missile. Multipliez chaque missile par son coût approximatif et cela vous donne une idée du « coût par mort ».

Je ne veux pas ici démontrer l’inefficience de nos armées bâties sur le modèle occidental. Je déduis de ces résultats que cette quête de puissance de destruction ne vise pas tant les êtres humains (la létalité), comme la légende de ces tableaux l’indique, que les infrastructures. Et pourquoi vouloir avec tant de détermination être en capacité de détruire les infrastructures d’un pays ? Pas uniquement pour offrir des contrats de BTP à ses propres entreprises pour le reconstruire après. Mon hypothèse est que l’objectif réel est de détruire ou de menacer de détruire un pays dans le but faire très peur, voire terroriser la population et/ou les dirigeants du pays visé, pour qu’ils ne s’opposent pas aux décisions prises par les pays détenteurs de cette puissance. Dans le style : « Si tu t’opposes, je détruis ton pays ».

Je ne sais pas vous, mais moi cela m’évoque une méthode de gang et de mafieux. Ce serait cela, la guerre que nous, les Occidentaux, faisons ?

Au 30 septembre 2019, le Pentagone évaluait officiellement le coût des opérations militaires en Afghanistan à 776 milliards de dollars depuis 2001, dont 197,3 milliards destinés à la reconstruction du pays et de ses institutions.

Mais selon une étude de la Brown University publiée fin 2019, le coût des guerres américaines est bien supérieur au budget du seul Pentagone: l’aide accordée par le département d’Etat n’est pas comptabilisée, pas plus que les opérations des services de renseignement ou encore les coûts médicaux des milliers d’anciens combattants blessés dans ce conflit.

En tenant compte de tous ces facteurs, les chercheurs de Brown évaluent à 6.400 milliards le coût total des guerres antijihadistes menées par les Etats-Unis en Irak, en Syrie, en Afghanistan et ailleurs depuis 2001.

Le montant estimé des coûts directs de la guerre en Afghanistan et en Irak, que les États-Unis ont financés par la dette, est estimé à plus de 2000 milliards de dollars.

Le montant estimé du principal et des intérêts dus d’ici 2050 : jusqu’à 6,5 trillions de dollars.

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