Le gouvernement propose une loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR), qui prévoit un changement majeur dans le recrutement des enseignants : la création de CDD de 3 à 6 ans avec titularisation possible au bout. Quoi qu’en disent certains titulaires, c’est une très bonne nouvelle.
Pour le moment, peuvent enseigner les personnels titulaires, en nombre réduit du fait du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, et des vacataires, qui servent de bouche-trous, parfois dans l’urgence. On retrouve le découpage en deux déjà évoqué dans un billet précédent : les insiders, titulaires, relativement bien rémunérés, avec des perspectives de promotion et jouissant d’avantages (droits à des vacances, droit d’être malade sans perdre son travail, etc.) ; et les outsiders, à savoir les vacataires, précaires, payés à l’heure effectuée devant les élèves, avec des droits sociaux amoindris.
Plus précisément, un vacataire est payé 41,41€ brut l’heure de TD et 62,09 € bruts l’heure de cours magistral (1,5 fois le prix de l’heure de TD). Sachant qu’il faut au moins 6 h de préparation pour 1 h de cours, l’heure de travail rapporte : 62/7 = 8,9 € brut dans le meilleur des cas. Personnellement, je passe jusqu’à 10h à préparer 1 h de cours. On peut aussi tenir compte du temps (et des frais) passé à se déplacer pour 2 h ou 4 h de présence, le temps passé (gratuitement) à surveiller les examens (le cas échéant), à corriger les copies, à rentrer les notes, à faire passer le rattrapage, et à répondre aux mails des étudiants. Tout cela est « inclus » dans les 41,41 € ou 62,12 € de l’heure.
Autres effets de la précarité : on n’est jamais sûr de pouvoir réutiliser le cours qu’on a préparé, puisqu’on n’est jamais à l’abri d’un recrutement d’un ou une titulaire souhaitant assumer le cours ou le TD que nous avions l’année précédente. Ou à l’abri d’une modification de la maquette d’enseignement supprimant notre matière. Or, réutiliser un cours, c’est l’espoir de pouvoir gagner enfin un peu d’argent, car le temps de préparation est alors drastiquement réduit – mais pas nul : tout enseignant un tant soit peu sérieux améliore son cours au regard de l’expérience précédente, l’adapte à ses futurs étudiants, et relit son cours avant de venir. Enfin, un prof vacataire malade est un prof qui n’est pas payé – puisque nous sommes payés à l’heure de présence – et qui prend le risque de ne jamais être rappelé. Cela arrive. J’ai dans mes classeurs des interventions préparées qui n’ont jamais pu être données. Une raison assez banale d’annulation de dernière minute est la « découverte » au dernier moment par l’administration qu’on ne remplit pas les critères pour être vacataire. En clair : nous sommes chômeurs (et oui, on ne donne du travail qu’à ceux qui en ont déjà !), ou nous sommes travailleurs indépendants depuis moins de trois ans (lancez-vous comme entrepreneurs, qu’ils disaient !) et/ou ne gagnons pas assez d’argent. Certaines écoles privilégient même les salariés à temps plein. En effet, l’établissement veut s’assurer qu’on gagne suffisamment notre vie ailleurs pour ne pas dépendre des revenus que nous allons tirer de cet emploi – il s’économise alors le versement de certaines cotisations sociales.
Au prix où les heures d’enseignement sont payées, il n’y a pourtant aucun risque : un temps plein d’enseignant-chercheur équivaut à 192 h de TD[1], soit au tarif des vacataires 192 x 41,41 = 7 950,72 € bruts annuels, ce qui correspond à environ 6 300 € nets par an. Pas cher payé pour un temps plein, que les vacataires n’ont généralement pas. De plus, nous sommes payés une à deux fois par an, et parfois avec plus d’un an de retard. Il vaut mieux, en effet, de pas avoir besoin de cet agent pour vivre.
Pourquoi alors accepter ces conditions de travail ? Parce qu’on aime enseigner dans le supérieur. Ou enseigner tout court, pour certains qui finissent par se rabattre vers le secondaire.
Pour pouvoir enseigner dans le supérieur dans des conditions décentes, il faut être titulaire. Cela signifie franchir deux étapes : obtenir la qualification, précieux sésame délivré par le conseil national des universités (CNU) après étude de notre dossier, puis candidater de manière classique (CV et lettre de motivation) aux rares postes de maîtres de conférences offerts en France. Environ 25 postes sont ouverts chaque année en sociologie pour la France entière, toute spécialité confondue (travail, famille, genre, santé, environnement, politique, techniques, etc.). En 2020, en-dehors du travail et de la santé, il n’y avait en vérité pas grand-chose. Quand on sait qu’environ 450 personnes obtiennent leur doctorat de sociologie chaque année, on se dit, si on n’est pas dans la « bonne » spécialité, qu’on repassera l’année prochaine. Mais pas trop tard non plus : la qualification n’est valable que 5 ans.
Le constat est le même dans d’autres disciplines, comme en atteste ce communiqué d’enseignants-chercheurs impliqués dans le recrutement (avril 2020) qui rappelle le manque criant de postes depuis une quinzaine d’années.
En amont, pour avoir la qualification, il faut démontrer qu’on a de l’expérience dans l’enseignement (d’où les heures à bas prix que l’on accepte de donner) et faire la preuve de la qualité scientifique de son travail de recherche par le biais de publications dans des revues référencées (travail gratuit) et de conférences données dans des cadres reconnus (gratuitement aussi).
La titularisation, c’est donc le moment tant attendu où l’on sort de la précarité et du (semi-)bénévolat, conditions propres à l’outsider, pour entrer dans la communauté des insiders.
Les qualifications étant attribuées de manière parcimonieuse et les postes se faisant rares, on a l’impression que le CNU agit comme une écluse, s’assurant que le débit d’entrée reste faible pour limiter le nombre de qualifiés sans poste.
A vrai dire, on peut légitimement s’interroger sur l’utilité de conserver cette étape, dont se passe la très grande majorité des pays de la planète, et où un recrutement classique (CV, exemples de publication, éventuellement des références) suffit pour évaluer les qualités d’un individu. On peut donc y décrocher un contrat de travail dans une université et faire la preuve de ses compétences, ou de son incompétence et être par la suite licencié. Le gouvernement entendait d’ailleurs lancer une concertation pour supprimer la qualitifation mais le monde académique s’y est fermement opposé.
Un doctorat suffit également à encadrer des thèses, alors qu’en France et en Allemagne (et à ma connaissance, nulle part ailleurs dans le monde), il faut franchir une étape supplémentaire et décrocher le statut de professeur des universités.
Cette hiérarchie a-t-elle encore un sens aujourd’hui ?
Ne peut-on pas faire confiance aux laboratoires des universités pour évaluer le niveau des candidats ? Avec un CDD renouvelable ou potentiellement transformable en CDI, on se garde la possibilité de mettre un terme à une relation qui se révèlerait décevante, ou de conserver une collaboration qui s’avérerait fructueuse.
C’est précisément ce que prévoit la LPPR : donner aux laboratoires la possibilité de recruter des docteurs, bien souvent ex-vacataires, sur des CDD de 3 ou 6 ans, ce qui les sortiraient de la précarité, et de transformer ensuite ces contrats en titularisation (CDI de droit public). On lit, en creux, le désir de supprimer à terme la distinction entre maître de conférences et professeur des universités.
Court-circuiter le CNU et sa procédure de qualification fait, bien sûr, grincer des dents, comme à chaque fois qu’on a touché aux prérogatives d’une corporation. Pourtant, ce sont les mêmes qui disent lutter contre la précarité de leurs collègues vacataires. Ne voient-ils pas que cette nouvelle voie de recrutement aide ENFIN les vacataires à se projeter un peu dans la durée ? A gagner plus d’argent (je doute qu’on leur alloue 525 € nets par mois pour un temps plein…) et ainsi sortir de la pauvreté ? Qu’on va enfin vers une égalité de rémunération à travail égal ?
En s’y opposant, espèrent-ils obtenir quelque chose de mieux pour les vacataires actuels ?
Leur posture semble relever d’un sentiment de contrariété à voir remise en cause l’organisation qu’ils ont toujours connue et qui leur semble, de là où ils sont, bien fonctionner. Une organisation qui leur attribuait un certain pouvoir via leur place dans la hiérarchie. Une organisation qui leur permettait d’une certaine manière d’orienter la cooptation de ses membres grâce à l’attribution ou au rejet de la qualification, avant même de pouvoir se présenter à un poste auprès d’une université où, parfois, les candidats travaillaient déjà comme vacataires.
Il serait grand temps que les insiders qui critiquent et manifestent contre cette réforme (et on pourrait ajouter : sur bien d’autres) « au nom des jeunes générations » y réfléchissent à deux fois et cessent de s’exprimer au nom des générations plus jeunes qu’eux et au nom des outsiders, car ils ne réalisent pas que certaines mesures proposées permettent précisément à ces personnes d’espérer pouvoir jouir un peu des droits devenus si banals aux yeux des insiders qu’ils en ont oublié que d’autres triment à côté d’eux et en sont privés.
[1] Toutes les heures d’enseignement sont converties en heures de TD, selon le barème 1 h de cours magistral = 1h30 de TD.
Pour rester informé de mes nouvelles publications, inscrivez vous à la newsletter !



