Monnaie numérique, monnaies libres. Et si nous supprimions l’argent ?

Depuis quelques décennies, notre économie repose sur la dette, la finance, et cela inquiète un nombre croissant de personnes : décrochage d’avec l’économie réelle, vie au-dessus de nos moyens, les craintes sont nombreuses. Heureusement, il existe déjà des alternatives, comme le commerce équitable, l’économie sociale et solidaire, et l’économie du don.

Le don, allez-vous me dire ? Allons donc, ce n’est pas sérieux ! Oui, le don peut faire peur, et c’est cela qui est intéressant. Examinons ensemble les raisons pour lesquelles la grande majorité des gens considère que passer au don ne peut pas fonctionner.

C’est d’ailleurs curieux d’entendre spontanément des réactions négatives, alors que l’économie du don comporte tellement d’avantages ! Pensez-y : l’abandon de l’argent supprimerait du même coup des tas et des tas de problèmes. Il n’y aurait plus de clochards, par exemple, puisque les logements seraient gratuits. On ne se poserait plus la question de l’âge du départ à la retraite puisque… cela n’aurait plus de sens !

Mais si tout devenait gratuit, entend-on souvent, alors les gens se rueraient sur certains produits très demandés dans les magasins, ils dévaliseraient les boutiques, privant les autres d’un accès à ces marchandises. Et surtout, personne ne travaillerait.

Ces réponses sont riches d’enseignement : elles nous révèlent les représentations qu’on a de l’être humain – c’est-à-dire de nous-mêmes. Force est de constater que la vision de l’être humain est plutôt négative : égoïste, avare, calculateur, fainéant… Autant de qualificatifs déjà présents au XVIIe et XVIIIe siècles, notamment chez les libéraux (comme Adam Smith) – même si d’autres ont défendu plus tard ce même point de vue sans être libéraux. Ces derniers ont élaboré un modèle de société reposant sur ces traits perçus comme naturels, de façon à limiter les risques de désordre. En effet, en organisant la société sur la base des traits naturels, elle devait être capable de s’auto-équilibrer. Et nous avons hérité de ce modèle de société, autrement dit nous vivons sur les fondations posées par ces libéraux. Aujourd’hui, grâce aux études anthropologiques et ethnologiques notamment, nous savons que l’égoïsme n’est pas un trait naturel, mais que l’humain est plutôt altruiste par nature. Par conséquent, de nos jours, nous luttons contre un modèle fondé sur la nature prétendument égoïste de l’être humain, mais en même temps, la plupart des personnes affirment que l’être humain est par nature égoïste. Intéressant, non ?

La paresse est un autre trait perçu comme naturel par ces mêmes pères fondateurs du libéralisme. Soyons honnêtes : personne n’a un ardent désir de travailler 35 heures ou 40 heures (ou plus) par semaine, et c’est normal ! Normal aussi de ne pas vouloir se lever tous les matins aller faire quelque chose qui ne nous épanouit pas – mais qui nous nourrit. Là encore, les études d’ethnologues nous apprennent que dans les sociétés dites « archaïques » (celles des chasseurs-collecteurs, mais aussi certaines sociétés pratiquant l’agriculture et l’élevage), les gens travaillent peu (voir par exemple Evans-Pritchard, 1971 ; Clastres, 1974). On peut objecter que certains travaillent beaucoup. Oui, certains se noient dans le travail, comblent leur vide intérieur et le vide de leur vie dans le travail. Ou bien sont-ils passionnés par ce qu’ils font ? Et dans ce dernier cas, quand c’est une passion, on ne le voit pas comme un « travail » obligatoire, mais du plaisir. Et si ces passionnés ne sont pas en train d’essayer de combler leur vide, alors ils s’écoutent : par moments, ils sont à fond, sous le coup de l’inspiration, et à d’autres moments, ils font la grasse matinée, ou profitent du beau temps. S’écouter, c’est être à l’écoute de ses besoins, prendre soin de soi : aujourd’hui, j’ai beaucoup d’énergie, je me sens inspiré(e), alors j’y vais et ne compte pas mes heures, demain j’en ai moins alors j’en fais moins. Quand on aime ce que l’on fait, quand on choisit ce que l’on fait, alors on ne regarde pas l’horloge pour savoir si la 35e heure de la semaine est arrivée.

Dans notre société, nous sommes supposés être en forme tous les matins aux mêmes heures. Nous sommes dans un sens robotisés, utilisés comme des machines, qui sont allumées à la même heure tous les matins. Il n’y a pas d’écoute de son cycle intérieur, de ses besoins à l’instant présent. Est-ce cela la vie que nous souhaitons pour les humains ? Veut-on continuer sur cette voie-là ?

Penser l’économie du don pour y passer nous amène ainsi à nous poser ce genre de questions, qui sont en réalité fondamentales. Ce ne sont pas uniquement des questions de société, ce sont des interrogations sur la manière dont nous nous concevons nous-mêmes.

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