Le discours sur la fin des idéologies en Europe est un classique. Dans le domaine militaire, on évoque la perte de vision stratégique. Le constat semble clair : nous n’avons plus de cap. C’est grave, car on ne risque pas d’arriver quelque part où on est bien si on ne sait pas où l’on va.
Sans surprises, nous en sommes rendus à avoir une gestion des affaires courantes, qui est confiée (sans surprises non plus) à une technocratie dont on va critiquer l’existence, et à laisser ceux qui ont une vision décider de notre avenir à notre place.
En traitant les affaires courantes, on est toujours en réaction à, et guère force de propositions. En négligeant d’imaginer la société dans laquelle on aimerait vivre, on se limite à critiquer les propositions faites par les technocrates : non, pas 62, ou pas 64, moi je dis 63, etc. On ne prend pas la peine d’interroger la façon dont le problème a été posé et présenté par les technocrates : on se contente de réagir à la mesure soumise.
De même, on dit qu’il faut lutter contre le racisme, lutter contre l’homophobie, lutter contre les féminicides, etc. En luttant contre, on est encore en réaction à, au lieu d’émettre des propos constructifs.
Au fond, dans quelle société voulons-nous vivre ? Comment fait-on du vivre ensemble ? Quels liens voulons-nous établir et entretenir entre nous ? Pour le dire autrement, comment fait-on société ? Où est le liant ? Qu’est-ce qui nous relie ? A quoi ressemblerait la société idéale, celle qui fait qu’on est content de vivre ensemble ? On se plaint régulièrement de bien des choses (très certainement à raison), mais au bout du compte, nous voulons aller vers où ? On la dessine comment, cette société ?
Ce sont de vraies questions qu’on n’entend pas poser. A partir du moment où on aura les réponses, la question des retraites et bien d’autres se poseront autrement. Par exemple, si nous voulons vivre dans une société du don (cf. mon billet précédent), l’argent n’existera plus, donc les interrogations autour de la pension de retraite ne se poseront plus. Mais peut-être en viendrions-nous à réinterroger le travail ? Notre système de pension de retraite est basé sur les cotisations versées en compensation d’un certain nombre d’années de travail jugé productif. Pour autant, on est actif quand on s’occupe de son jardin, on est actif quand on aide son enfant à faire ses devoirs scolaires (mais si nous aidons un autre enfant que le sien, alors nous pouvons cotiser), on est actif quand on fait l’instruction en famille, on est actif quand on fait le ménage chez soi (mais on ne peut espérer cotiser que si on nettoie la maison d’un autre). On est également actif quand on est créatif, qu’on fait des tableaux ou de l’artisanat : je pense à toutes ces personnes qui tricotent ou qui font certains bijoux qui exigent du temps, par exemple, mais qui ne fixent pas un prix au regard du temps passé, car alors la création serait trop chère pour trouver preneur. Tous ceux-là, et d’autres, qui ne peuvent pas vivre de leur activité, cotisent annuellement trop peu en comparaison du temps passé à travailler. Que ferons-nous d’eux quand ils seront âgés ? Seront-ils « punis » avec une faible retraite pour ne pas avoir « travaillé » suffisamment ?
Tous ces débats sont cruciaux, car les réponses données collectivement seraient à même de conduire à formuler les questions d’aujourd’hui en des termes complètement différents. Et nous leur trouverions des réponses qui nous redonneraient l’envie et la joie d’être ensemble.
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