Mioara Mugur-Schächter : une idée pour sortir de la démocratie représentative

A la suite de la parution de mon billet sur la démocratie participative, un ami m’a fait connaître un article rédigé en 2009 par une physicienne française, Mioara Mugur-Schächter, spécialisée en mécanique quantique fondamentale, en théorie des probabilités et épistémologue.

 

Elle y fait part de son étonnement à nous voir, nous citoyens, continuer de donner « le droit et l’obligation » à des individus qui ne sont pas meilleurs que nous-mêmes de trouver des solutions à des problèmes qui dépassent désormais les capacités individuelles. « Personne ne semble se demander comment, par quel miracle ces quelques hommes-là pourraient-ils encore, dans les conditions nouvelles mouvantes et complexes qui se sont créées, faire face seuls et sans moyens foncièrement nouveaux, à la charge que, eux, briguent, et que nous leur reconfions périodiquement ? », interroge-t-elle. « Et lorsqu’on constate des échecs, on sort dans la rue, on crie dans les média, on bloque la vie sociale, on conspue, on boude, on est dégoûté. Cependant que les élus affirment, expliquent, s’excusent, sévissent, s’accrochent, ou capitulent, ou tombent. Mais n’est-ce pas désormais irresponsable de la part de tous – eux comme nous – de rester piégés dans cette sorte de jeu qui est devenu sans espoir ? (…) Il ne sert plus à rien de nourrir des tas de revendications, de rouspéter, de critiquer, d’exiger, de se considérer berné et mal servi, de bouder et faire obstruction. Et de l’autre côté, il devient malséant de promettre à tours de bras, de dissoudre des assemblées et des gouvernements et d’en refaire d’autres qui agissent de la même façon ; de médiatiser une action engloutie dans une méthode de gouverner qui ne peut plus être que déficiente, de rassurer. Tout cela, des deux côtés, n’est plus que de la vaine gesticulation. »

Selon elle, le système mis en place à la Révolution française n’est plus en mesure de fonctionner face aux circonstances nouvelles. C’est ce qui l’amène à proposer une organisation différente, qu’elle appelle « connexions décisionnelles adaptives » (CDA).

 

Il s’agit de tenter des expérimentations en suivant une méthode scientifique rigoureuse pour résoudre les problèmes sociaux et participer à l’éducation civique. Car si nous sommes parvenus à libérer l’action humaine en jouant avec les contraintes physiques, par exemple pour voler, il n’y a pas de raison qu’on ne puisse s’insinuer dans le cours « naturel » des choses sociales pour servir tel ou tel but humain.

 

Dans ce nouveau modèle, les problèmes à résoudre, les dangers à surmonter sont sélectionnés et résolus collectivement et de manière consensuelle, sous le contrôle d’un organisme national spécifiquement chargé des questions à traiter, et qu’elle appelle ONCDA (Organisme national des connexions décisionnelles adaptatives). Ce dernier possèderait une chaîne nationale de télévision et un journal national dédiés à l’information concernant les CDA de toute la France de manière à diffuser les opinions de tous les citoyens concernés, servir de base de données pour évaluer le travail réalisé et servir de source d’inspiration pour ceux confrontés à un problème similaire.

 

L’organisation et la direction du déroulement de chaque action particulière de CDA, depuis son début et jusqu’à sa fin, seraient confiées par l’ONCDA à un élu, dont le rôle est de soutenir la mise en place et le bon déroulement de procédures publiques d’expérimentation sociale par connexions décisionnelles adaptatives.

 

Ce déroulement suivrait cinq étapes :

  • sélection du problème à traiter, parmi plusieurs proposés par les citoyens ;
  • reformulation collective du problème sélectionné en termes « objectivés » pour garantir la reproductibilité et la possibilité d’une estimation consensuelle du résultat ;
  • expérimentation dans un ou plusieurs endroits du pays et selon une durée prédéfinie, le tout annoncés avant le démarrage de l’expérimentation ;
  • estimation des résultats finaux à la fois par l’ONCDA et par un groupe de 100 citoyens tirés au sort parmi des candidats ; sera aussi évalué le travail d’organisation et de direction de l’élu-e chargé-e du cas considéré ;
  • implantation légale si le résultat est réussi, ou recommencement du processus dans le cas contraire.

 

On peut bien sûr formuler des critiques à son projet. J’en propose deux : faire remonter son avis sur l’expérimentation en cours n’est constructif que si nos propos sont motivés par l’intérêt général et sont constructifs, et non pas pour faire avancer ses intérêts propres. Et sa méthode est, à mon sens, trop inspirée par le souhait d’appliquer aux problèmes sociaux les méthodes des sciences dures : consensus sur les termes du débat, expérimentation, désir de reproductibilité des solutions trouvées. Alors que la priorité n’est pas forcément de tirer des connaissances de la difficulté rencontrée mais la surmonter du mieux possible. En outre, la reproductibilité est toujours limitée dans le monde social : on sait bien qu’une solution trouvée à l’instant t pour le cas c1 devra être adaptée, ajustée pour répondre au cas c2.

 

Néanmoins, ses propos sont rafraîchissants et soumettent au débat citoyen des idées dans une démarche constructive, au lieu de se placer, comme on le voit hélas trop souvent ces dernières années, dans une opposition stérile.

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