Nous, Occidentaux, sommes entrés dans l’ère du constructivisme épistémique. Ce “gros mot” renvoie à l’idée que nous ne pouvons pas accéder à l’objet “en soi”, comme disait Kant, c’est-à-dire à l’essence des choses. Peu à peu, certains se sont même convaincus que les choses n’avaient pas même d’essence : c’est le règne de l’existentialisme. Comme le disait Sartre, l’essentialisme est mort ! Tout est une notion construite.
Tenez, c’est comme la femme et l’homme, pour prendre un exemple d’actualité. Les êtres humains de sexe biologique masculin sont-ils différents des êtres féminins de sexe biologique féminin ? Que nenni ! Les différences de comportements que nous voyons sont le produit de facteurs socio-culturels. On distingue la “femme” et de l’“homme” sur des bases qui ne relèvent pas de leur essence : les femmes sont telles qu’elles sont à cause de l’éducation qu’elles ont reçue, et il en va de même pour les hommes. Il n’y a rien de biologique, rien d’essentiel dans les différences entre les deux, et s’il n’y avait pas de différences genrées dans la culture et dans la société, les hommes et les femmes seraient parfaitement interchangeables. Ceci est un postulat implicite de la sociologie d’aujourd’hui et c’est du pur constructivisme.
Et cette approche, vous la constatez partout.
Il est important d’en prendre conscience car s’il n’y a pas d’essence des choses, alors il n’y a pas non plus de vérité, puisque tout est un construit. Par conséquent, tu as ta vérité, j’ai ma vérité, et il est inutile d’aller chercher la Vérité puisqu’elle n’existe pas. Il n’y a pas de faits “en soi”, écrivait Kant au XVIIIe siècle, il n’y a que des faits pour toi. Et si chacun a sa vérité, alors chacun peut dire ce qu’il veut et personne ne peut l’accuser de mentir puisque c’est sa vérité.
Et ça marche avec tout. Puisque les choses n’ont pas d’essence, il ne peut pas y avoir de justice, puisque il n’y a déjà pas de vérité. Exit les notions de bien et de mal, elles aussi sont relativisées : tu as ta vision du bien et du mal, et moi, j’ai une autre vision de ce qui est bien et de ce qui est mal, et elle mérite autant de considération que la tienne.
On pourrait objecter qu’on n’y est pas encore ; on s’y achemine.
Regardez dans l’art : la fin des universaux a ouvert la voie à la disparition du Beau. Quand la Beauté n’existe pas et qu’il n’y a plus qu’une beauté pour toi, l’artiste peut encore chercher à plaire à son public (en assimilant la beauté à ce qui plaît), ou il peut ne même plus s’en soucier. Et si vous trouvez que l’art contemporain produit du laid, on vous répond que c’est vous qui n’y comprenez rien, ou bien que chacun a ses goûts. Comme chacun a sa vision de la vérité, du bien, de ce qu’est un homme ou une femme. Et on décline à l’infini.
Un dernier exemple pour la route : l’identité. L’identité fonde qui nous sommes, et elle aussi est devenu un pur construit. C’est une histoire que tu te racontes, écrivait le philosophe Paul Ricoeur ; « nous nous inventons une sorte de “centre de gravité narratif” », renchérit Daniel Dennett ; « l’esprit est une sorte de théâtre où diverses perceptions font leur apparition » affirmait David Hume dans son Traité de la nature humaine (1739-1740), « nous n’avons aucune idée du moi ». Si l’identité se construit au fur à mesure de nos expériences (collectées dans nos mémoires), alors nous pouvons nous re-construire une identité en modifiant nos expériences, et nous pouvons même en procurer une à une machine, puisque nous lui procurons des expériences. Et voilà, nous obtenons une équivalence entre une machine et un être humain sur le plan de l’identité de “soi”.
Donc ça va super loin, en fait, cette histoire de constructivisme.



